De « 120 battements par minute » à « Au revoir là-haut » : qui est Nahuel Perez Biscayart, la nouvelle star du cinéma français ?

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Il s’appelle « Tigre ». « Nahuel » en langue mapuche, celle qu’on parlait jadis dans le sud de la Patagonie. Un prénom qui va pas mal à ce trentenaire argentin vif et nerveux, qui rue superbement dans les brancards du cinéma français depuis quelques mois. Il nous a terrassés dans « 120 battements par minute », en séropositif dont la rage de vivre éclate à débit de kalach. Quasi-muet cette fois-ci, il nous subjugue en gueule cassée de 14-18, dans le nouvel opus d’Albert Dupontel, « Au revoir là-haut », sélectionné pour le Grand Prix Cinéma ELLE. Dans cette fresque fantasque adaptée du prix Goncourt de Pierre Lemaitre sur les désillusions de l’entre-deux-guerres, le héros, Édouard, a été amputé d’un morceau de visage dans les tranchées. Il ne se montre au monde que masqué et ne profère plus que des borborygmes. Et pourtant quelle grâce ! Ondulations du corps, mimiques, jeux de regards poignants… Nahuel Perez Biscayart est un Chaplin rococo qui flamboie à chaque plan. « Je n’ai pas voulu m’inspirer du cinéma muet, balaie-t-il néanmoins d’un revers de main, car j’avais peur d’imiter une gestuelle qui n’était pas la mienne. Ce que j’ai composé, c’est un personnage entre dadaïsme et commedia dell’arte, une figure extravagante… Quand on t’interdit de parler, de nouvelles parties de ton corps s’éveillent et tout, alors, devient expressif. » Pas faux : à l’écran, il vous transperce l’âme avec un simple plissement de front.

Hors salles obscures ? Pull sans âge et tignasse en bataille, Nahuel arbore le look artistiquement débraillé de celui qui ne sait pas trop où il habite : il est un jour à Paris, l’autre à Buenos Aires et file sous les tropiques dès que l’hiver s’annonce « comme un petit oiseau qui migrerait en quête de soleil ». Un comédien bohème, abonné jusqu’alors aux films d’auteur, qu’on n’attendait pas forcément, du coup, dans cette production aussi fastueuse que sensible d’Albert Dupontel, dont chaque film affole le box-office. La rencontre entre les deux partenaires – le réalisateur campe l’autre puissant premier rôle – fait des étincelles, comme si chacun nourrissait la fantasmagorie de l’autre…

Quand le jeune homme apparaît sur les radars cinéphiles en 2010 , il ne parle pas un mot de français – il le maîtrise aujourd’hui sans accent ni écarts de grammaire. Mais peu importe, c’est pour sa présence animale que Benoît Jacquot le caste en héros d’« Au fond des bois » : il fait de l’acteur un vagabond mutique (décidément), grommelant, dont les grands yeux bleus adoucissent à peine les mines inquiétantes. Nez fin, Jacquot avait décelé dans « La Sangre Brota », film noir réalisé, en 2008, par Pablo Fendrik dans une Buenos Aires électrique, combien Nahuel avait le pouvoir de vous prendre à la gorge. À l’époque, l’acteur à peine adulte a déjà le vent en poupe dans son pays : l’industrie argentine du petit écran le drague et lui promet une carrière de star du prime time dans une telenovela à succès. Mais très peu pour lui : « Ma place n’était pas là. Impossible de m’imaginer tourner douze mois par an dans un décor qui sent la peinture. J’aurais eu l’impression de me vider. Et puis, à la télé, il faut être efficace, ne rien rater, alors que moi, au contraire, j’ai besoin d’avoir la liberté d’échouer et de faire n’importe quoi. » Un « tigre » ascendant chien fou, en somme, qui fonctionne à l’instinct, « ce truc qu’on ne peut ni définir ni contredire » mais qui jusqu’ici lui réussit plutôt.

Né en 1986, Nahuel Perez Biscayart est un enfant de la classe moyenne de Buenos aires : un père architecte reconverti dans le commerce équitable ; une mère psychanalyste – métier banal en Argentine, « ce pays où, si tu ne vas pas chez le psy, tu passes vite pour un fou ». Lui-même n’y a pas coupé : il a tâté sérieusement du divan et en a gardé un certain goût pour les abîmes de l’introspection, confiant sans détour que le métier d’acteur « calme [son] angoisse de vivre dans ce monde ». Alors, depuis toujours, il joue fiévreusement. D’abord bambin, dans les spectacles de fin d’année. Puis ado, dans ce collège d’électromécanique bien barbant où seul l’atelier théâtre du vendredi soir l’excite. À New York ensuite, où, titulaire d’une bourse, il aiguise son sens de l’expérimentation avec le Wooster Group, la troupe pointue de Willem Dafoe. En France, une fois repéré par Benoît Jacquot, l’acteur va vite jouir d’un certain buzz dans la catégorie art et essai, apparaissant, joli second rôle, dans « Grand Central » de Rebecca Zlotowski, en 2013, ou campant un gigolo tempétueux dans « Je suis à toi », de David Lambert, en 2015. C’est d’ailleurs Zlotowski qui soufflera à son ami Robin Campillo le nom de Nahuel pour « 120 battements par minute », avec la suite radieuse que l’on sait : Grand Prix du jury à Cannes, plus de 745 000 entrées en France et une possible nomination aux Oscars 2018.

Si Nahuel est un comédien mondialisé, loin de lui l’idée, cependant, qu’il est enfin lancé. Les voies toutes tracées, il les a en horreur. Les plans de carrière, n’en parlons pas. « J’en ai marre de ce monde qui te demande en permanence ce que tu fais, quelle est ton étiquette, quels sont tes projets. Qui sait si, dans un an, je serai encore comédien ? » lâche-t-il un rien bravache. Ne comptez pas sur ce tigre-là pour se laisser dompter.

« Au Revoir Là-Haut », d’Albert Dupontel, avec aussi Laurent Lafitte, Niels Arestrup, Emilie Dequenne, Mélanie Thierry.

Cet article a été publié dans le magazine ELLE du 20 octobre 2017.
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